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Apprendre à apprendre voudrait dire que je suis dans l’illusion. Cet autre qui apprend pourrait devenir moi (pédagogue, formateur) qui apprend. L’autre va s’emparer de l’apprentissage et va le mimer, se confondre avec moi. D’où la peur que l’autre empiète voire égale celui qui fait apprendre. Reste qu’apprendre à l’autre fait aussi apprendre de l’autre.
Les différentes déclinaisons qui découlent du verbe apprendre nous montrent les associations qu’il entretient avec d’autre verbes comme saisir vers, comprendre, s’emparer, méprendre (ni prendre ni apprendre, avoir du mépris à apprendre), surprendre (occasionner des surprises dans l’acte d’apprendre à apprendre) ou encore dépendre (de celui qui fait apprendre).
Dans apprendre, il y a quelque chose qui est institutionnalisé/institué, soit en rapport l’idée d’institut. Celui qui apprend à apprendre à quelqu’un est dans une forme/place d’autorisation, et, par extension, dans une forme d’autorité, non pas au sens coercitif, mais au sens de devoir entreprendre quelque chose et de prétendre transmettre quelque chose. Si j’accepte de me situer dans un rapport institutionnel où on apprend à apprendre, je serai quasiment toujours dépendant d’un cadre/lieu qui soutient cet apprendre à apprendre. Dans ce cadre, la notion de soumission se révèle car les règles du cadre s’exercent (autorité, désir, soumission). De ce fait, si j’apprends à apprendre, je suis soumis car j’ai décidé de me saisir d’un contenu et d’adhérer à une forme d’autorité. Derrière le fait d’apprendre à apprendre, il y a un geste professionnel qui n’est pas un geste isolé car nous accaparons ce geste et nous en servons pour le restituer, le modifier, l’amplifier ou le nuancer. Dans le fait d’apprendre à apprendre, il y a un rapport relationnel, soit un rapport transférentiel.
Par exemple, dans le terme “instituteur” on retrouve “insti” et “tuteur”, soit l’évocation d’un grade et d’un lieu donné, d’une position définie et d’une personne dont le rôle est fondamental à l’école primaire, lieu de transmission de connaissances. Quand les instituteurs transmettent leurs savoirs, ils transmettent aussi ce qu’ils sont (au quel cas les machines remplaceraient l’homme). Le but d’apprendre à apprendre est de rendre l’autre autonome pour, qu’à son tour, il puisse faire apprendre à apprendre (idée d’une chaîne qui se crée et se maintient). Apprendre à apprendre, sous la forme de savoirs didactiques, permet à la transmission de se faire sous la forme de ce que l’individu est en tant qu’être (relation entre l’élève et le maître). Il existe trois savoirs qui se situent dans un rapport intime reliés/interactifs dans ce rapport d’apprendre à apprendre :
le contenu du discours
les savoirs obtenus, qui vont se constituer
la transmission des savoirs de l’autre à moi et de moi à l’autre
Ces trois éléments sont inaltérables, ils sont liés et ne peuvent pas être séparés. D’où, la question relative à la méthodologie se dessine, reste à définit la manière avec laquelle on va faire apprendre : comment faire pour que l’autre apprenne ce que je lui montre et qu’il apprenne ce que je suis, dans le but que cet autre advienne un autre qui transmet à son tour.
Il existe deux types de modèle :
le modèle à l’écart où le savoir est transmis par le formateur qui s’est approprié un savoir (dans des conditions x) et qui les transmet à l’apprenant. L’évaluation se fait entre les apprenants et leur appropriation du savoir : savoir ⇒ formateur ou ordinateur ⇒ apprenant
le modèle d’Aristote où la question se pose différemment : le formateur apprend des choses de ses apprenants en les incitant à parler d’eux, c.à.d. de ce qu’ils savent (cf. voir modèle de la pédagogie active) :
PHILOMUTHOS – PHILOSOPHOS – pôs Aphorisme = courte maxime qui relève
PHILOSOPHOS – PHILOMUTHOS – pôs de l’évidence (ex : tel père, tel fils)
Pour apprendre à apprendre à quelqu’un, il faut avant tout avoir été au contact, avoir reçu/entendu, le formateur (ici le philosophe) doit s’être imprégné de celui qu’il va former. Cela consiste à laisser parler l’apprenant sur ce qu’il sait à d’autres niveaux que ceux du formateur. C’est en le laissant s’activer, que le formateur reçoit de ce muthos des choses qui lui sont propres. Le philosphos viendra ensuite lui transmettre quelque chose que le muthos va enregistrer/apprendre. Il y a davantage d’échange dans ce modèle car le transfert s’effectue du formateur à l’apprenant et inversement. L’apprenant apprendrait au formateur ce qu’il est de lui et le formateur apprend de l’apprenant pour mieux le saisir et lui faire apprendre à apprendre. Les protagonistes (philosophos et philomuthos) constituent l’élément central dans ce modèle (cf. voir le lien avec l’approche systémique)
Le formateur ajuste ses méthodes par rapport à ce qu’il sait de ses apprenants (cf. Crowly). Tous les savoirs ne passent pas forcément par le formateur, ils sont en circulation. Le psychanalyste fonctionne selon cette méthodologie. Un bon psychanalyste ne connaît pas d’avance tous les savoirs de son patient. Il doit les connaître et, donc, être formé à l’écoute. Avant même de transmettre un savoir à son patient, il interprète le comportement et les pensées de ce dernier. Ainsi, connaître des choses, savoir parler, savoir écouter et être écouté font partis de la philosophie d’apprendre à apprendre, soit savoir communiquer (mettre en commun). On pourrait alors dire qu’apprendre à apprendre et, par extension, tout enseignement et toute transmission peuvent être entendus et compris comme un “ensemencement”, lequel sous entend un lien (voire une ligature). Le lien entre le maître et l’élève se révèle dans le relation d’apprendre à apprendre. Ce qui relève du lien amène à penser l’union, sauf que cette notion inclue des références allant de la contrainte à la force. Dans la relation d’apprendre à apprendre, il y a de la dépendance mais aussi de la liberté, sorte d’énorme kaléidoscope de sensations (équilibre, difficultés, plaisir) qui engage une véritable transmission intra subjective et intersubjective. Hermès, fils de Zeus, est le dieu de la transmission/du lien, inventeur de l’alphabet, de la lyre, du commerce, de l’astronomie, de la médiation, de la musique, de la gymnastique, il est considéré comme l’incarnation/le représentant du lien et du délien (social). C’est lui qui établit le rapport entre les hommes et les dieux. Il est important de s’interroger sur la transmission du lien dans un apprentissage/une rencontre car c’est ce lien qui va rendre compte de l’apprentissage. L’expression apprendre à apprendre renvoie à notre propre subjectivité (cf. voir le rapport de l’écrivain et du lecteur).